Martine Lusardy : l’art brut, un monde artistique à part

 

Depuis quelques années, l’art brut et les arts singuliers sont redevenus visibles du grand public grâce à quelques grandes institutions européennes, dont la Halle Saint-Pierre située au pied de la Butte Montmartre à Paris, laquelle comprend aussi une librairie spécialisée renommée.

En collaboration avec la journaliste Chloé Jourdan, été 2011.

 

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En prenant la direction en 1994 de la Halle Saint-Pierre, Martine Lusardy en a fait un des lieux le plus reconnus en Europe pour les "arts Outsiders" ; auteure d’ouvrages sur ce sujet, elle est aussi commissaire de plusieurs expositions et consacrée Chevalier des arts et des Lettres en 2009

Entretien avec Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint-Pierre

 

 

voir aussi nos pages Comprendre l’art brut et l’art singulier : quels arts, qui sont les artistes, lieux, marché...

 

 

 

> Almanart : d’où vient l’art brut ?
Martine Lusardy : les prémisses d’une reconnaissance large sont d’avant-guerre où des artistes (Picasso…) sont sensibilisés à l’art nègre, à cette altérité géographique ou sociologique. Pendant la guerre les Nazis placent l’art brut dans l’art dégénéré : les fous et l’avant-garde de l’art y sont réunis, surréalistes inclus : on associe l’avant-garde à la folie. Après guerre, Breton et Dubuffet découvrent les artistes bruts avec l’altérité psychologique, une altérité "en soi", ceci aussi bien en art plastique qu’en littérature et poésie ; en 1967, le Musée des Arts Décoratifs révéle l’art brut au grand public, puis en 1978 le MAMVP expose "Les Singuliers de l’art".

> At : comment peut-on définir l’art brut ?
> ML :
par souci de vérité historique et par exigence intellectuelle, sa définition est pour moi limitée à la découverte de Dubuffet, ce qu’on appelait l’art des fous, médiumniques ou marginaux de la société. C’est une définition qui prévient certaines dérives, elle reste solide actuellement.
C’est l’art de ceux qui sont restés solitaires, hors des codes de l’art traditionnel, "à l’abri du bruit du monde de l’art" ; ce sont non pas des artistes de la contre-culture mais de "l’autre-culture", celle du Moi, spontané ; une culture-autre qui interroge la création officielle, un passage de la création à l’art qui en détourne les codes ; l’art brut est enfermé en lui-même, il ne faut donc le juger que par l’acte de création ; l’art brut est archétypal, intemporel, imperméable à la culture.

> At : c’est une définition assez restrictive...
> ML :
en France on accorde beaucoup d’importance à l’aspect création pure ; il y a cette importance de la nuance qui engendre un besoin de toujours vouloir définir. Au contraire aux USA, pays du Pop Art, on met dans les "Outsiders" tous les genres populaires : brut, naïfs, autodidactes...
Il y a une différence entre l’art brut et l’art singulier : parmi les outsiders, les singuliers c’est tout le reste des artistes : autodidactes, populaires… Si les artistes d’art singulier ont conscience que leurs oeuvres sont de l’art (exemple : Chaissac), les artistes bruts ont une relation pathologique avec la société, le passage à l’acte est lié à cet enfermement vis-à-vis de la société.

> At : donc il faut faire de la pédagogie pour le grand public ?
> ML : les musées ne doivent pas faire de la pédagogie, il doivent rester subjectifs ; l’objectivité s’apprend, c’est à l’école d’apporter un savoir objectif. Ainsi à la Halle il n’y ni cartels ni dossiers explicatifs, il faut d’abord aller au contact des oeuvres ; mais le spectateur peut acheter le catalogue et lire après.
Les musées sont empreints de subjectivité, ils permettent d’échapper à l’oubli. C’est ce qui distingue une exposition pédagogique d’une exposition artistique : celle-ci doit avant tout respecter l’oeuvre.

> At : alors, il faudrait connaître la vie de ces auteurs pour comprendre leur art ?
> ML :
pour l’exposition sur le Japon, j’ai d’abord choisi les oeuvres et ensuite je me suis intéressée à l’artiste ; par exemple que Lesage ou Crépin soient des artistes médiumniques ou non, n’a pas d’importance.
Exposer et vendre leurs oeuvres peut les déstabiliser, raison de plus pour ne pas écrire sur eux : c’est le problème délicat de ne pas tuer cette altérité-là, de ne pas la diluer dans un discours dominateur (ndlr : inversement la Collection de l’Art Brut de Lausanne fait beaucoup de pédagogie, mais elle est dépositaire de la collection de Dubuffet)
Le spectateur a une relation subjective avec l’artiste et ses oeuvres : devant ces créations, il doit privilégier sa sensibilité. Si l’art brut interroge l’humanité dans son rapport à la création, ce questionnement ne doit jamais être enfermé dans une réponse.

> At : l’Art Brut, est-il un art pour une élite ?
> ML :
l’intérêt pour les formes populaires d’art contemporain se trouve, paradoxalement, du côté de l’autre pôle de la culture (ndlr : l’élite) ; il est inquiétant de constater que l’art est généralement valorisé par les sachants et que le fossé entre la production et la réception de l’oeuvre reste important. ./..

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La Halle-Saint-Pierre réduit cet écart en rééquilibrant un discours trop éloigné de l’oeuvre à travers des rencontres entre culture savante et populaire ; parce que ce qui est normal pour nous est une source de souffrance pour les artistes bruts : la médiatisation de l’art brut s’est accompagnée d’une certaine dépossession des oeuvres par les artistes.
Une difficulté est le maintien de l’altérité dans l’art brut, de ne pas diluer cette altérité dans un discours intellectuel. Alors si les musées gomment ces caractères autres, ils ne sont peut-être pas le moyen approprié pour conserver cette altérité.

> At : cela nous amène à parler des marchands et de la vente d’oeuvres d’art brut...
> ML :
l’artiste normal intègre le fait que l’oeuvre va le quitter, pas l’artiste brut ; l’oeuvre fait partie de lui-même, il n’accepte pas la séparation, l’entrée dans le registre social est douloureux. Coupé du marché, l’artiste brut ne peint pas pour montrer ou vendre, d’ailleurs ce sont des artistes (Breton, Dubuffet…) qui souvent les ont fait connaître grâce à une sorte de communion entre frères. Les artistes bruts ne sont pas protégés de l’extérieur, les exposer peut les désapproprier.

> At : et pour les collectionneurs, est-ce une mode ?
> ML : parmi eux il peut y avoir d’excellents connaisseurs mais ils ne reconnaissent pas forcement l’intérieur, ces forces de l’altérité de l’art ; il n’ont pas le même regard, ils ne verront pas forcément ce qui est authentique ; il y a un paradoxe entre les producteurs (les artistes) et les consommateurs (les collectionneurs). Les bons collectionneurs s’y intéressent car ils estiment que l’art contemporain n’a pas assez de relation avec le sensible qui est ce lien avec l’intelligence, qui passe par l’imaginaire ; par exemple en art contemporain plus personne n’utilise les métaphores (ndlr : Almanart n’a pas du tout ce sentiment).
Mais oui, l’art brut est à la mode, comme en témoigne le 1er Festival de L’Histoire de l’art à Vincennes l’été 2011 où le thème était le rapport entre création et folie.

> At : pouvez-nous nous parler du marché de cet art ?
> ML : ce n’est pas vraiment mon rôle... celui du galeriste est de voir ce qui reste caché ou secret ; il a une relation particulière avec l’artiste, une relation alchimique avec l’oeuvre d’art. Cela étant, pour ce qui est de l’art brut historique, il n’y a plus grand chose à vendre :
 - d’une part celui de Dubuffet est dans les musées, notamment à Lausanne où réside la collection Dubuffet et celle d’Aloïse
 - d’autre part l’époque a changé : avec le développement de la communication, il n’est plus possible d’être aussi isolé que nécessaire pour créer une oeuvre d’art brut.

> At : alors, l’Art Brut a-t-il un avenir ?
> ML : l’art brut historique est donc dans les musées et les circonstances passées n’existent plus : on n’enferme plus les fous, sinon par des médicaments ; de sorte que c’est devenu un miracle de trouver un nouvel artiste. Un jour l’art brut risque d’être banalisé, il risque de se transformer en "art d’aéroport" comme l’art naïf dans les années 80...

> At : mais n’y a-t-il pas une contradiction entre l’intemporalité de l’art brut et cet avenir incertain que vous décrivez ?
> ML : en Europe on risque de trouver des artistes peu authentiques voire des copistes. Oui, certains artistes bruts disent faire des oeuvres pour eux et d’autres pour ceux qui les veulent ; Wölfy par exemple, qui répond à ce que l’autre fantasme de lui ; mais pour un expert cela peut se voir. Désormais ce sera difficile de trier entre les artistes authentiques et ceux qui jouent à le faire ; mais on peut aussi les trouver ailleurs, au Japon par exemple comme nous l’avons fait pour notre précédente exposition.

 

> At  : merci de cet entretien, et merci de votre action en faveur de l’art brut !

 

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